Parmi les collégiens interrogés par Julie Briac - sur leurs représentations de la famille, de l’éducation - se trouvent Guethy et Diarietou. Ces données, reprises sous la forme d’un tableau, complètent ma recherche empirique. Néanmoins, je tiendrais compte du caractère équivoque de certaines questions, posées en termes quelquefois inintelligibles pour certains élèves et dont les réponses ont été données « à l’arrachée » par d’autres. Aussi n’ai-je pu discuter des réponses avec les concernées, n’étant pas censée avoir eu accès aux réponses « anonymes ».
Comment ces jeunes filles se situent-elles par rapport à leur propre culture d’origine, à l’éducation, à leurs parents ? Les questions, du tableau qui suit, donnent quelques éléments de réponse. A la question : « Si les parents sont sévères, les enfants sont-ils subordonnés », Diarietou répond qu’elle est presque « tout à fait d’accord ». J’ai partiellement examiné le contexte familial de Guethy et les rapports qu’elle entretient avec ses parents : sa réponse coïncide avec la pratique. Tandis que Guethy, la dernière-née de la fratrie, semble bénéficier d’un mode éducatif plus souple en étant, entre autres, autorisée à sortir avec ses copines, à aller à la plage...
Quant aux questions relatives à l’avis parental (relations amoureuses, projets professionnels), les deux jeunes filles sont « tout à fait d’accord » pour en tenir compte. La marge de libre choix de ces adolescentes est, à ce jour, impossible à évaluer. Concernant Diarietou, a-t-elle répondu par résignation de se savoir « fiancée » ? Quant à l’avis de la famille dans leur pratique éducative à venir, Diarietou répond : « Pas du tout d’accord ». A-t-elle projeté qu’elle n’élèverait pas ses enfants comme elle l’a été ? A travers des contestations plutôt silencieuses et étouffées, Diarietou lève le voile sur des rapports conflictuels entre elle et ses parents. En revanche, Guethy est « tout à fait d’accord » avec l’avis familial dans l’éducation de ses futurs enfants. Elle présente sa propre éducation comme une référence (« parce que mes parents, ils m’ont bien élevé, je vais essayer de faire pareil ») et ne semble pas connaître les mêmes modalités éducatives que Diarietou.
En cas de problèmes (indéfinis dans le questionnaire), Diarietou dit ne pouvoir compter sur sa famille. Se sent-elle écartée, seule face aux choix (matrimoniaux, professionnels) d’avenir pris pour elle par ses parents ? Guethy, en revanche, répond pouvoir compter sur sa famille, sur sa mère et ses sœurs, avec lesquelles elle est liée et confidente. En parler est une chose, résoudre ses problèmes en est une autre. Les deux adolescentes sont « assez d’accord » qu’en cas de problèmes, en parler avec sa famille n’apporte rien. La nature des problèmes indéfinie dans l’enquête rend les réponses aléatoires. De même, la question du succès ou de l’échec scolaire liés, ou pas, à l’éducation parentale aurait peut-être été plus pertinente si la formulation séparait le résultat scolaire. Aussi, les réponses renseignent sur l’impact, ou pas, de l’éducation parentale sur la scolarité, et non pas sur sa portée. Il est, en outre, intéressant de constater que ces jeunes filles sont « tout à fait d’accord » pour pratiquer la religion des parents. Je l’ai montré, et j’y reviendrai, l’appartenance et l’identité religieuse sont ce par quoi elles s’identifient et se différencient.
Ce sont les filles qui, le plus souvent, critiquent et désapprouvent l’éducation qu’elles reçoivent, surtout vis-à-vis des tâches domestiques et du manque de liberté. « L’adaptation sociale [écrit A. M. Diop 1996 : 178] génère des dysfonctionnements, par son caractère unilatéral, elle établit une division entre parents et enfants ; ces derniers, en se référant au modèle de la société d’accueil, évaluent et nient le système étranger de leurs parents. »
Niouma et Diarietou se plaignent de n’avoir « pas beaucoup de choses autorisées ». En tant qu’aînées et jeunes filles pubères, les deux sœurs sont contraintes à un certain nombre de tâches domestiques et ne sont pas autorisées à sortir sans une raison légitime (se rendre au collège, faire une course ou encore, accompagner les plus jeunes). Tout en acquiesçant aux règles familiales, elles tendent à revendiquer davantage de droits, sur lesquels les parents, notamment la mère (avec laquelle elles discutent, davantage qu’avec le père), ne reviennent semble-t-il pas. Les cadettes bénéficient de plus de liberté et de moins de contraintes domestiques (préparation du repas, ménage). Qu’en sera-t-il lorsque les aînées auront quitté le foyer ? Lorsqu’elles prendront la relève, désapprouveront-elles leur statut d’aînées et les responsabilités qui s’y rattachent ? Cet aspect de l’éducation n’apparaît pas immédiatement dans le discours des filles.
C’est en passant du temps, en particulier avec Niouma et Guethy, dans la sphère privée, que j’ai eu accès à ces griefs : à propos du « fiancé » qu’elles n’ont pas choisi, des tâches domestiques qu’elles n’ont pas le temps d’effectuer, des jeunes frères et sœurs dont elles n’ont pas le temps de s’occuper, des sorties qu’elles n’ont pas le droit de faire, du maquillage qu’elles n’ont pas le droit d’utiliser, de la langue des parents qu’elles ne veulent pas parler, des prières qu’elles ne peuvent pas toujours observer...
Guethy, avec qui je me suis entretenue de manière plus formelle et que j’ai suivie dans le cadre scolaire, présente l’éducation « africaine » sous un angle plus favorable, en l’occurrence à travers ses valeurs (le respect) et l’efficacité de ses principaux administrateurs, les parents : « C’est aux parents à éduquer [...] il faut bien tenir les enfants, leur indiquer le chemin » et, « parce que mes parents, ils m’ont bien élevé, je vais essayer de faire pareil. » Les parents « savent ce qu’ils doivent faire et ce qu’il doivent pas faire [...] si je suis ta mère, faut me respecter, je suis pas ta copine, je suis pas ton égale. » Il faut préciser que Guethy, benjamine de la fratrie et dont la mère est divorcée, jouit d’une plus grande liberté, en matière de sorties, que Niouma et Diarietou (des aînées). Le rang dans la fratrie fait ici la différence.
Les jeunes filles catholiques tendent à faire valoir leur liberté plus grande que leurs congénères musulmanes. « Nous, on est catholiques, c’est différent. » Seule condition pour sortir, Marilyne et ses sœurs doivent indiquer à l’un des parents le lieu où elles se rendent et avec qui, et l’heure à laquelle elles rentreront. Même s’ils n’ont pas les mêmes contraintes que les filles, les garçons (musulmans et catholiques) ne jouissent pas beaucoup plus de liberté de sortie. L’interdiction de « traîner » dans la rue vaut pour les deux.
Les relations entre parents et enfants - en milieu soninké et peul musulman - apparaissent pratiquement dépourvues de discussions. Les parents s’adressent aux enfants pour leur demander de faire quelque chose ou d’aller quelque-part, pour les corriger mais semblent ne pas converser sur des thèmes divers. Ce type de dialogues s’effectue davantage entre les parents ou entre les enfants, mais pas entre les deux groupes, ou alors occasionnellement. Est-ce la langue - française pour les parents et d’origine pour les enfants - pas toujours maîtrisée ou le principe de classe d’âges qui limitent les conversations et produisent un effet de cloisonnement ? Quoi qu’il en soit, il en résulte que ces enfants présentent le plus souvent des difficultés à développer leur réflexion, à exprimer leur pensée.