En Afrique, en milieu rural, les villageois se définissent en termes d’appartenances - restreintes et implicites - à la lignée familiale (patrilinéaire), au village ou au groupe ethnique. En France - en contexte et aux contacts pluriculturels - cette définition identitaire tend à s’élargir pour les parents africains (village et pays d’origine, appartenance ethnique et religieuse, statuts d’immigrés et social).
L’identité se décline plus encore pour leurs descendants : nationalité sénégalaise ou française voire double nationalité, appartenances ethnique, religieuse, scolaire, locale (ville, quartier, cité), sportive... L’identité « marseillaise » n’apparaît pas dans les discours. En dehors de ce contexte, à Paris par exemple, revendiqueraient-ils cette appartenance ?
A partir de cette multiplication des identités, en fonction de quel paramètre (contexte, interlocuteur...) ces enfants mettent-ils en avant l’un ou l’autre voire, plusieurs référents identitaires ? L’élargissement ne conduit-il pas à une certaine confusion ou « image écartelée » ? J. Marangé et A. Lebon écrivent : « La représentation de l’enfant entre deux cultures, déchiré entre les valeurs contradictoires - celles, traditionnelles que défend la famille et celles, parfois fort éloignées que propose le milieu dans lequel il vit - est devenu un lieu commun » (1982 : 29).
D’un point de vue identitaire, les enfants oscillent entre culture familiale héritée redéfinie (en contexte migratoire) et culture assignée par la société française qui, déclinée, donne lieu à des sous-cultures : pairs, scolaire, sportive, locale...
Quelle définition identitaire donnent ces enfants d’eux-mêmes ? Les réponses à la question : « Te considères-tu Africain(e) ou Français(e) ou autre (à préciser) ? », permettent une première « lecture » de leurs identités. La question de départ est réductrice. Aussi les ai-je invités, dans la conversation, à élargir les référents, sans succès. Khoumba est « sénégalaise ! Ouais, non mais quoi, c’est pareil, ça va, non mais, c’est pareil, moi, j’ai pas trop... c’est pareil pour moi. » Elle ne retient pas, à ce moment-là, de manière préférentielle l’un ou l’autre référent.
Ada, Anna M., Jean-Nicolas, Lauriane répondent : « Les deux. » Parmi eux, certains sont nés en France, d’autres en Afrique. Les deux premières ne sont jamais allées en Afrique, les deux derniers y ont vécu. Etre né en Afrique ou y avoir séjourné ne font pas sens ici. En revanche, ils ont en commun l’origine ethnique (manjak), l’appartenance religieuse, et la même place dans la fratrie (aînés).
Caroline, la jeune sœur d’Ada, est « française d’origine africaine. » John et Mickaël (les cadets de la fratrie), contrairement à leurs aîné(e)s, se sentent unilatéralement « français ». Je remarque, au sein d’une même fratrie, une variation des référents d’identification. Yambi rapporte que son fils, Idrissa (10 ans), refuse d’entendre dire qu’il est africain. Il y est né, en est reparti aussitôt (à l’âge de 24 mois) et n’y est jamais retourné. Est-ce en réaction à sa trajectoire, ou grandir en France joue-t-il quelquefois en la défaveur de l’identification au pays d’origine ? Idrissa D. a été le seul à s’opposer à ce versant de son identité.
Les identités culturelles se composent et se reconstituent sans cesse : quel sera son sentiment dans quelques années ? L’âge semble être un facteur de changement : « Comme ils sont petits encore, ils savent pas » (Christian). Bénédicte, une mère sénégalaise manjak catholique, arrivée en France à l’âge de 6 ans, se souvient : « Au début, un peu paumée, tout est différent... A un moment, pas une perte de la culture mais il y a confusion, puis on s’intègre... puis, à un moment de sa vie où ça re-bascule, tout ce qui est manifestations africaines, la communauté, tu essaies dès qu’il y a un petit truc qui se rapproche de l’Afrique [...] tu te sens proche, tu es intégré, tu as compris le système mais ton cœur est là-bas. » Lorsque je lui demande de définir ce qu’elle entend par « communauté », elle précise : « Des racines profondes, des intérêts identiques, une façon de voir qui se ressemble. » Le moment où son sentiment a « re-basculé » semble correspondre à celui où elle a quitté l’institution scolaire pour entrer dans la vie active, c’est-à-dire en devenant adulte.
Mamadou T., Ismaïla D. et les enfants de Christian, des enfants et des adolescents « fraîchement immigrés [1] » (respectivement en 1997 et 1996), sont tout simplement « africains ». Bien que les enfants se réclament, le plus souvent, d’une appartenance africaine, ils « supportent difficilement l’idée d’être perçus comme des « étrangers », « des gens qui ne sont pas d’ici » par les Français de souche » (Timera 1996 : 124). « A la différence de leurs parents, les enfants ne se perçoivent pas comme des immigrés, ce qu’ils ne sont effectivement pas » (Timera 1996 : 122), puisqu’ils ont grandi en France.
M. Timera se dit frappé par « la spontanéité et même l’évidence avec lesquelles [les enfants soninké-s] se rattachent aux pays d’origine des parents » (1996 : 122). Il s’interroge sur l’éventualité de réponses biaisées par son statut (lui-même étant d’origine africaine), « en fonction de l’interlocuteur que j’étais ». Vis-à-vis de moi, les réponses ont été plus nuancées. Les enfants interrogés l’ont été, le plus souvent, en présence de leurs frères et sœurs, en l’occurrence, les enfants de Christian. Seuls, auraient-ils donné les mêmes « réponses » ? En l’absence du père, ces enfants m’ont pourtant répondu de manière univoque, tandis qu’aux yeux du père, ils sont « coincés », « entre deux », autrement dit ils ont du mal à se situer.
J’ai interrogé Christian, à propos de ses enfants : « Ils se disent parfois Sénégalais, c’est entre deux, [ils disent] : « Non, je suis pas sénégalais, je suis français quand y avait la coupe du monde, on est en France, moi je suis français. » Ils sont coincés, ils sont là. [...] C’est vrai qu’ils sont français et tout, et d’origine sénégalaise. » En fonction de l’interlocuteur et, semble-t-il, d’évènements identificatoires tels que la coupe du monde de football, les référents tendent à glisser.
De même, lorsque la chanson « Belsunce break down [2] » est sortie, les élèves du collège Vieux-Port résidant dans le quartier de Belsunce revendiquaient fièrement leur appartenance à ce quartier en particulier, et à Marseille en général. Les référents d’identification sont retenus de manière préférentielle et variable. « L’identification [affirmation ou assignation identitaire] procède par projection communautaire [dans laquelle] l’interaction est fondamentale » (Gallissot 2000 : 134]. Le plus souvent, les identités sont empruntes d’un rapport émotionnel (Diarietou « préfère » être africaine).
J’ai posé la question, de savoir comment les enfants d’origine africaine se situent, à Marie (une grand-mère sénégalaise manjak catholique) : « Ça dépend, ils sont solidaires des Africains, par la musique, l’alimentation, mais ils se sentent français. » L’identité est « une donnée première de l’existence individuelle, [et] apparaît comme indissociable de la formation sociale, modalité de l’existence du groupe, qui ne peut se reconnaître comme tel qu’à travers un principe d’unification identitaire » (Bromberger, Centlivres, Collomb 1989 : 137).
La question de l’appartenance n’est pas exclusive. Les stratégies d’identification et de distanciation, sans cesse à l’œuvre, sont variables suivant les acteurs et le contexte. Ainsi, « l’identité [...] se construit [...] dans le rapport à l’autre et dans la différence, définie tout à la fois par l’autre et contre l’autre » (op. cit. : 141).
Les arguments des jeunes oscillent entre identification autour de l’origine des parents, des identités familiales et « intégration » à la culture française, en France où ils se sentent chez eux. Les éléments identitaires et identificatoires sont à analyser en termes de niveaux d’identités ou « échelles multiples, faisant ressortir la hiérarchie des appartenances » (Bromberger 1987 : 82). De manière pluridimensionnelle, ces jeunes ont une identité religieuse (musulman ou catholique), une identité culturelle (africaine - natifs ou originaires -, française, marseillaise), une identité nationale (sénégalaise, malienne ou française), une identité ethnique (manjak, soninké...), une identité sociale (enfant, adolescent, élève). Toutes sont plus ou moins affirmées, exacerbées (l’identité religieuse le jour de l’Aïd) ou dissimulées (l’identité africaine dans le cadre scolaire), en fonction de la situation d’interaction (contexte, interlocuteur).
M. Timera définit en termes de « dynamique identitaire » ce processus relativement complexe, dont il est « facile d’en étaler les divers niveaux et paramètres [et] difficile d’en construire la hiérarchie et la logique d’ensemble » (1996 : 161). L’étude montre que la construction identitaire ne s’effectue pas aux dépens de l’un ou l’autre référent ni même par la somme de plusieurs, mais en fonction de la spatialité, entre le privé et le public.
L’usage des marqueurs procède de la même manière : certains traits distinctifs sont dissimulés en public, d’autres y sont déployés. « Le processus d’activation de ces paramètres identitaires et leur hiérarchisation sont fonction des situations dans le temps et dans l’espace » (Timera 1996 : 194). En définitive, pour en saisir la dynamique, il faut pouvoir déterminer dans quelles conditions les valeurs identitaires s’expriment dans l’espace (à la maison, à l’école...) et en fonction de l’interlocuteur (famille, pairs...).
Ces identités se construisent dès l’enfance et tout au long de la vie sur trois principaux réseaux d’interaction : l’éducation familiale, dont la trajectoire parentale influe sensiblement sur les représentations et les pratiques de l’enfant, l’éducation institutionnelle (la société, l’école) et l’éducation relationnelle, par les pairs. L’enfant façonne variablement sa personnalité entre culture héritée, influences et choix individuels. Ces éléments identitaires, variablement structurés, permettent à l’individu de se définir et de se situer dans le monde. « L’ensemble de [ces] traits définissent l’individu et par lesquels il se définit face aux autres » (Taboada-Leonetti 1990 : 44).
Guethy se sent « Sénégalaise... En fait, on a la nationalité française c’est sûr. » Même s’ils bénéficient de la nationalité française, les enfants revendiquent le plus souvent leur identité « africaine ». Les enfants nés en Afrique, arrivés avant les années 90, sont « citoyens » français. Pour les autres, la procédure d’acquisition de la nationalité française est devenue incertaine depuis les lois « Pasqua » de 1993.
En milieu « peu acculturé », l’identification des enfants par les parents repose sur deux versants : leur appartenance aux identités familiales et communautaires (dont l’islam est au centre pour les musulmans) comme véritable identité des enfants et leur statut juridique (la citoyenneté française pour ceux qui l’ont). « Inculquer » le sentiment d’être français à leurs enfants nés sur le sol français est absent du projet parental » (Timera 1996 : 118). Aussi, « conscients du projet de leurs parents de faire d’eux des Africains, les jeunes essaient de rester fidèles à cette image » (op. cit. : 124).
En revanche, les parents « plus acculturés » mettent en avant l’importance des deux cultures, et ne privilégient ni l’une ni l’autre, mais apportent une base propre à chacune, pour que les enfants soient et se sentent « intégrés », qu’ils aient un « statut » dans les deux pays. Tout en donnant les moyens, matériels et immatériels, aux enfants de « s’intégrer », ils s’attachent à leur expliquer d’où ils viennent et quelles sont leurs « racines » (un terme que les enfants n’emploient pas). « Y a des enfants ici, pour eux, ils sont pas d’origine africaine, ils sont nés ici, donc eux, c’est des Français, mais ils connaissent pas leur origine, et je me dis que c’est une erreur quand même des parents, de ne pas leur en parler. Parce que, sinon, à la longue, ces enfants, lorsqu’ils seront grands, ils vont avoir des enfants, déjà qu’ils connaissent pas leur origine, le jour où ils auront des enfants... donc, pour eux, ils sont français d’origine française, ça va être une génération comme ça, sans connaître leur origine » (Christian).
S’agit-il, comme pour Binette, de maintenir, pour elle-même, et de transmettre à ses enfants sa culture d’origine dans la perspective du retour ? « Je suis intégrée mais je garde mes traditions, c’est pas une question d’intégration, [il y a des étrangers] qui ont oublié leurs racines, qui veulent vivre comme les Européens, peut-être c’est des gens qui sont appelés à vivre ici toute leur vie, moi, si je fais tout ça, si je fais comprendre à mes enfants ce qui faut faire et ne pas faire, je vais pas vivre éternellement en France, un jour, je vais rentrer chez moi, c’est dommage que je rentre chez moi et que j’oublie tout ce que j’avais appris ! »
En transmettant les valeurs, les codes et les pratiques de chacun des deux pays, les parents considèrent que leurs enfants pourront vivre, sans être en décalage, en France et en Afrique, si la perspective de départ est un jour réalisée. Tous les parents envisagent de retourner « un jour » en Afrique, « avant d’être vieux », sans toutefois projeter ce retour à court ni à moyen terme. « On est divisé, comme si on avait deux patries, on est là-bas, on a envie d’être ici, on est ici, on a envie d’être là-bas, ce qui nous sauverait, c’est de mettre les deux ensembles, mais on est divisé, et ce sera toujours le problème ici [...] voir la famille, se ressourcer et revenir » (N’Dack).
A la différence des parents, les enfants ne connaissent pas, sinon mal, l’Afrique. Bien qu’ils soient « des enfants qui ne sont ni d’ici ni d’ailleurs » (Diop 1996 : 161), beaucoup rejettent l’idée d’aller vivre en Afrique. « Certains, ils se sentent plus français, non, c’est plutôt ambigu, celui qui est le plus français [l’un des enfants de N’Dack], il adore le Sénégal, il aimerait aller y vivre, et les autres sont divisés, même lui qui aimerait y vivre, il y va un moment, il va vouloir revenir, c’est ça le problème... »
L’ambivalence perceptible dans les référents d’identification de la part des enfants et des adolescents l’est aussi à travers leur perspective (géographique) d’avenir. Niouma ne sait pas si elle préfère vivre (aujourd’hui comme à l’avenir) en Afrique ou en France, tandis que sa sœur Diarietou, comme Samba, souhaiteraient vivre dans les deux pays à la fois. Le plus souvent, ils n’envisagent pas d’aller vivre en Afrique. Ils se sentent davantage chez eux en France, où ils préfèrent rester « par habitude », disent-ils.
[1] Expression empruntée à D. Lepoutre (1997)
[2] Extraite de la bande originale du film « Comme un aimant » (tourné à Marseille) co-signé par Akhenaton (I am, groupe de rap « marseillais »)